Les "mémoires" du présent


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Discours de M. Bernard Pottier, délégué de l'Académie des inscriptions et belles-lettres

Parler du Passé, c’est nécessairement considérer le vaste domaine du TEMPS.

Il est certain que les TEMPS du Physicien, du Poète, du Théologien, du Philosophe, de l’Artiste,  entraînent la réflexion dans des voies très variées et parfois contradictoires. Des milliers de pages ont été écrites sur ce sujet depuis des siècles et, de nos jours, le TEMPS est le sujet de nombreuses Revues spécialisées et le thème de multiples Colloques.

Nous retiendrons en priorité les traces sémiologiques que l’inconscient des groupes sociaux a laissées, au cours des siècles, dans les langues.

On rencontre, d’une part, les catégorisations sémantiques manifestées par le lexique et les constructions de la morphosyntaxe et, d’autre part, les métaphores langagières qui révèlent des visions particulières du TEMPS.

Ce sont bien des visions du TEMPS qui justifient les appellations de “temps linéaire, temps cyclique, temps sinusoïdal,  temps ramifié”, dont il sera question plus loin.

À la différence du scientifique, le linguiste doit retenir le point de vue de l’expérience humaine, et lorsqu’il envisage le PASSÉ, il constate que ce qu’on appelle, à tort ou à raison, la ligne du temps, est ressentie dans les deux directions opposées que les philosophes ont abondamment décrites, depuis l’Antiquité grecque et romaine jusqu’aux penseurs modernes et contemporains.

Un premier mouvement est dit ascendant, comme l’évoque M. MERLEAU-PONTY dans la Phénoménologie de la Perception, qui reconnaît avoir recours à une métaphore :
« On dit que le temps passe ou s’écoule. On parle du cours du temps... Si le temps est semblable à une rivière, il coule du passé vers le présent et l’avenir. Le présent est la conséquence du passé et l’avenir la conséquence du présent ».

Un second mouvement est dit descendant car, selon le même philosophe, vu autrement, « le passé est un ancien avenir et un présent récent, le présent un passé prochain et un avenir récent, l’avenir enfin un présent et même un passé à venir ».

On peut caractériser visuellement ces deux interprétations complémentaires du PASSÉ .

Dans son mouvement ascendant, la jeune fille chemine de son Passé vers son Futur, par rapport à l’échelle fixe du Temps qui sert de repère .

Mais cette jeune fille, prise comme repère fixe à chaque instant, voit chaque élément de son Futur (α) se transformer continûment en élément de son Passé (ω), dans un mouvement descendant.

Ce cheminement, depuis l’à-venir vers le sur-venant pour arriver au par-venu , est  le mécanisme qui crée les conditions d’enrichissement continu de la possibilité du souvenir. Celui-ci représente la réserve immense d’informations constituant le SAVOIR de l’individu qui, au niveau d’une société, est l’origine des Lieux de mémoire.

Cependant, on relève dans certaines langues africaines et amérindiennes une représentation statique, moins fréquente, du passé, associé à ce qui est connu, s’étant déjà produit, visible et donc se situant devant les yeux, comme le présente Victor HUGO (L’Année terrible, 1872) :
« le passé devant lui, plein de voix enfantines,
apparaissait ; c’est là qu’étaient les Feuillantines »,
alors que le futur, caché dans le dos, est considéré comme invisible et inconnu.

Ainsi apparaît la question du présent et de l’instant, ou mieux de l’instant-présent, cher aux philosophes : HÉRACLITE puis PLATON disaient « jamais rien n’est, mais toujours il devient ».

Le DEVENIR est au cœur de la réflexion philosophique sur la nature du présent. On ne peut éviter de citer H. BERGSON :
« Retenir ce qui n’est déjà plus, anticiper sur ce qui n’est pas encore, voilà donc la première fonction de la conscience. Il n’y aurait pas pour elle de présent, si le présent se réduisait à l’instant mathématique. Cet instant n’est que la limite théorique, qui sépare le passé de l’avenir ; il peut à la rigueur être conçu, il n’est jamais perçu ; quand nous croyons le surprendre, il est déjà loin de nous. Ce que nous percevons en fait, c’est une certaine épaisseur de durée qui se compose de deux parties : notre passé immédiat et notre avenir imminent » (L’énergie spirituelle, 1919).

Le linguiste Gustave GUILLAUME  a souligné l’importance de cette dynamique dès 1929 (Temps et verbe) ; il la formule clairement dans le texte suivant  (1951 ; LSL, p.211) :
« le présent ainsi composé emporte avec soi [...] un cinétisme selon lequel on voit d’instant en instant, dans le présent même, la parcelle de futur (α) opérer sa conversion en parcelle de passé (ω) ».

L’instant t0  pourrait être ainsi figuré par un pic entre deux asymptotes, faisant écho à cette vision de Jean d’ORMESSON dans La Douane de mer :
« Si plein de menaces et d’espérances, l’avenir attend devant nous d’être fauché par un présent mince et tranchant jusqu’à l’inexistence et d’être changé en passé ».

Cette minceur fait penser au plus petit intervalle de temps théoriquement calculé que les scientifiques considèrent de l’ordre de 10-43  secondes après le big-bang, ce qui nous fait rêver.

On ne s’étonnera donc pas de la difficulté qu’ont les langues pour DIRE cet instant t0, qu’elles élargissent morphologiquement pour le mieux saisir : Je suis en train de manger, estoy comiendo, I am eating.

Le linguiste se trouve confronté à des centaines de langues, aux typologies variées, et malgré tout, le sémanticien parvient à repérer des quasi-universaux dans le domaine des grandes dimensions (personne, espace, temps, détermination, quantification, aspect, modalité).

À travers les descriptions des langues du monde, le « passé » est qualifié de proche, lointain, achevé, descriptif, habituel, récent, éloigné, ponctuel, mythique, gnomique, aoristique, défini, indéfini, d’expérience, du jour même (hodiernus), etc. On parle de prétérit, d’aoriste, et formellement de passé simple et de passé composé, termes que nous utiliserons dans cet exposé.

Le sujet parlant, dans sa démarche onomasiologique, qui va de la conceptualisation du VOULOIR DIRE aux choix des signes linguistiques, n’a pas seulement recours aux formes verbales intégrées, comme dans nos langues occidentales. Il utilise judicieusement sa « boîte à outils » morphologique et syntaxique, grâce aux auxiliaires, aux adverbes, aux particules antéposées ou postposées, tout comme le fait le français dans « il vient tout juste de sortir », sorte de passé récent immédiat, en combinant cinq mots de classes grammaticales distinctes, dont certains expriment l’antériorité, mais sans aucune marque formelle de “passé”.

En ce qui concerne plus précisément les formes et les usages des Passés, commençons par lire ce que les auteurs de la Grammaire générale et raisonnée, dite « Grammaire de Port-Royal », Antoine ARNAULD et Claude LANCELOT, déclaraient en 1660, faisant écho aux propos déjà formulés un siècle plus tôt par Henri ESTIENNE (1569, Traicté de la conformité du langage françois avec le grec) :
« Mais parce que dans le passé on peut marquer que la chose ne vient que d’être faite, ou indéfiniment qu’elle a été faite, de-là il est arrivé que dans la plupart des langues vulgaires, il y a deux sortes de prétérit ; l’un qui marque la chose précisément faite, et que pour cela on nomme définy, comme j’ay escrit, j’ay dit, j’ay fait, j’ay disné ; et l’autre qui la marque indéterminément faite, et que pour cela on nomme indéfiny, ou aoriste, comme j‘écrivis, je fis, j’allay, je disnay »

Les auteurs précisent ensuite les conditions de l’emploi de l’une et l’autre forme : c’est la fameuse  règle des vingt-quatre heures, qui a fait l’objet de très nombreuses études :
« (l’indéfini ou aoriste) ne se dit proprement que d’un temps qui soit au moins éloigné d’un jour de celuy auquel nous parlons ; car on dit bien par exemple j’écrivis hier, mais non pas j’écrivis ce matin, ni j’écrivis cette nuit ; au lieu de quoy il faut dire j’ay escrit ce matin, j’ay escrit cette nuit ».

Cette distinction fondamentale a été reprise par tous les grammairiens des XVIIIè et XIXè siècles, qui se copient volontiers entre eux, avec parfois des compléments d’information, comme la validation du passé composé lorsque le cadre temporel auquel se réfère l’événement recouvre encore l’instant de parole.

Parmi les auteurs du XVIIIè siècle, citons Pierre RESTAUT, Principes généraux et raisonnés de la grammaire françoise (1ère éd. 1730 ; ici, 11è éd., 1774, p.212) :
« quand je dis j’ai eu la fièvre cette année, ce printemps, ce mois-ci, cette semaine, aujourd’hui, je désigne à la vérité des temps, mais ce ne sont pas des temps absolument passés, & il en reste encore quelque partie à écouler » .

Robert MARTIN (Temps et Aspect, 1971, p.401) fournit un témoignage historique :
« À partir de 1762, la Gazette de France se met au service du gouvernement français dont elle se fait l’organe officiel ; c’est en 1777 que paraît le premier quotidien français, le Journal de Paris. Or un journal, surtout quotidien, rapporte l’actualité la plus récente. Pour respecter la règle célèbre, le journaliste est contraint de raconter au P[assé] C[omposé]. ».

D’où la sévérité des grammairiens concernant les écrivains. On connaît les Sentiments de l’Académie Françoise sur la tragi-comédie du Cid, et l’on sait que, d’autre part,  Racine n’a pas non plus été épargné. Dans ses Principes généraux et particuliers de la langue française (1ère éd. 1754 ; ici, 10è éd., 1786, p.259), N.-F. De WAILLY écrit encore, plus d’un siècle après la publication de Phèdre :
« Racine n’est pas correct, quand il fait dire à Théramène :“ Le flot qui l’apporta, recule épouvanté”. Il auroit fallu “qui l’a apporté” parce que l’action vient de se passer ».

Ce lien subjectif avec le passé apparaît dans ce texte allusif de Jean d’ORMESSON :
« Le passé composé est un regard en arrière, teinté de mélancolie : “ Longtemps, je me suis couché de bonne heure...”,

Cette liaison avec la persistance de l’actualité de l’événement, en face de la simple mention de celui-ci, se retrouve dans l’opposition, en anglais, entre le present perfect, have you seen ?, écho du présent inclus dans MISSING, et l’événement imprévu, déconnecté de tout, présenté au prétérit, did you see ?.

Une mention particulière doit être réservée aux Éléments de grammaire générale de l’Abbé SICARD ( 1ère éd. 1798 ; ici, 3è éd., 1808), Membre de l’Académie française.

Bien avant les linguistes du XXè siècle, et l’on pense aux travaux d’Émile BENVENISTE  ou de Harald WEINRICH, l’Abbé SICARD utilisait des concepts très modernes. Ainsi  l’importance comme repère de l’instant de la parole, ou des termes relatifs à la situation de communication comme “une époque relative à l’énonciation ” et, de même que DESTUTT DE TRACY dans ses Éléments d’idéologie (1801), il insistait sur “l’emploi que l’on fait dans le discours” (p.231). Toute cette terminologie, instant de parole, énonciaion, discours est abondamment exploitée par la recherche contemporaine.

Un autre concept intéressant est celui de “LIMITE ”, appliqué au déroulement temporel.

En 1607, Charles MAUPAS (Grammaire et syntaxe françoise...)  emploie le mot terme :
« Si on ne quote nul terme, vient l’indefini....“Le Roy a obtenu victoire de ses ennemis, puis leur a pardonné. Mais si l’on assigne quelque certain terme...vient en service le Defini : L’an mil cinq cent quatre vingt & dix, le Roy obtint victoire de ses ennemis », et l’auteur remarque que ce prétérit convient bien aux “ récits d’histoire” et “contes de fables”.

Pour indiquer les limites aspectuelles, l’Abbé GIRARD, en 1747 (Les vrais principes de la langue françoise)  a déjà recours à un usage métaphorique précis du mot borne :
« ces périodes sont plus ou moins longs selon les bornes qu’on leur fixe ».

En 1767, Nicolas BEAUZÉE (Grammaire générale) se réfère à « une portion de temps bornée de toutes parts », ce qui fait penser à la notion d’intervalle.

En 1798, l’Abbé SICARD parle de « distance quelconque circonscrite entre deux bornes » (t.II, p.222).

Ces mots passeront ensuite dans le langage de l’analyse mathématique, semble-t-il au XIXè siècle, et ils sont utilisés par des linguistes-topologues contemporains comme Jean-Pierre DESCLÉS.

Déjà dans ARNAULD et LANCELOT,  la rigueur du français, quant à l’emploi des temps du passé, est bien mise en valeur :
« Nostre langue est si exacte dans la propriété des expressions, qu’elle ne souffre aucune exception en cecy, quoy que les espagnols et les italiens confondent quelquefois ces deux prétérits, les prenant l’un pour l’autre » (p.172).

Il est vrai que César OUDIN, dans  sa Grammaire espagnolle expliquée en François (1ère éd. 1597 ; ici, éd. 1660, p.60) avouait :
« Je vous advertis en passant, que les Espagnols ne sont pas si exacts observateurs de ces deux preterits que les François, car bien souvent ils usent du defini au lieu de l’indefini ».

Et de citer : « yo vi esta mañana al señor N ;  j’ay veu ce matin le seigneur N »
donc un prétérit en espagnol pour un événement qui a eu lieu le matin même.

C’est ici qu’apparaît une règle, fondée, non plus sur une chronologie objective comme celle des vingt-quatre heures,  mais sur un degré de subjectivité, à l’initiative du locuteur, et on peut alors parler de chrono-psycho-logie.

La distinction, entre un fait détaché du présent et un fait qui lui est relié, est en fait conservée en espagnol, mais le curseur de délimitation  peut fortement se déplacer.

Le grammairien Samuel GILI Y GAYA (Curso superior de sintaxis española, 1961, p. 159), évoquant un événement vieux de trois ans, cite l’exemple suivant :
« Mi padre murió hace tres años », “Mon père mourut il y a trois ans”,  si on se limite à la simple information, et « Mi padre ha muerto hace tres años », “mon père est mort il y a trois ans” si le côté affectif est mis en évidence.

Il reste à considérer l’imparfait, qui implique une vision de présent d’un événement du passé.

RESTAUT  offre  la formulation suivante (ibid., p. 213) :
« L’imparfait marque le passé avec rapport au présent, & fait connoître qu’une chose étoit présente dans un temps passé ».

C’est pourquoi cette forme apparaît spontanément dans l’évocation d’un souvenir, comme dans cet extrait de Gisèle HALIMI :
« Je me souviens très bien des réactions du tribunal quand je m’avançais à la barre. Avec mes vingt ans, je les intriguais. On me toisait, de haut en bas. [...] On m’accueillait avec un sourire amusé » .
On sait également que le présent peut, lorsque le contexte s’y prête, s’appliquer au passé :

« Je me suis endormi sur un petit mur, je me suis réveillé en sursaut et qu’est-ce que je vois ? Des gendarmes, à vélo, à deux pas ! » (Elsa TRIOLET).

Nous voici donc déjà avec quatre formes fondamentales disponibles, pour le locuteur qui veut exprimer un entier événementiel dans le passé.

  • Un passé inséré dans le passé :
    « Je la pris dans mes bras et elle sanglota sur mon épaule » (Claire LEGENDRE, Jérôme BONNETTO)
  • Un passé relié au présent d’énonciation :
    « j’ai couru vers elle, l’ai prise dans mes bras, j’ai littéralement recueilli son dernier souffle » (Serge DOUBROVSKY).
  • Un présent vu dans le passé :
    « Moi, c’est Marie que j’embrassais. Je l’ai beaucoup embrassée. Je la prenais dans mes bras, je la serrais contre moi » (Jean d’ORMESSON)
  • Un présent d’expérience passée :
    « Parfois, le soir, je la prends dans mes bras et nous dansons au son de la radio » (Claude MAURIAC)

Soit donc : 

  • Un passé-passé : j’écrivis une lettre
  • Un passé-présent : j’ai écrit une lettre
  • Un présent- passé : j’écrivais une lettre
  • Un présent ‘ouvert’ : quand  j’écris une lettre...

On peut ajouter, en espagnol, un passé-présent résultatif qui possède deux auxiliaires, et peut ainsi différencier, à partir de « he escrito una carta », “j’ai écrit une lettre”, deux degrés d’intégration :
la carta que he escrito  /  la carta que tengo escrita
ce qui rappelle la concordance de la relative française dans “ la lettre que j’ai écrite”.

Cette gradation est également sensible en français lorsque l’on dit successivement, par exemple dans un reportage sportif: « il a gagné la partie, il a la partie gagnée »., comme le fait l’espagnol qui se retrouve avec trois degrés d’actualisation du passé récent. Pour il a perdu la guerre , on peut dire: « ha perdido la guerra, tiene perdida la guerra, tiene la guerra perdida ».

L’historien qui raconte des événements se déroulant au quinzième siècle pourra certes dire, se référant à un épisode de 1492, et en fonction des saisies subjectives qu’il opère :

  • « Quand Christophe Colomb découvrit l’Amérique, savait-il vers quoi il voguait ? » (André GIDE)
  • « Colomb a découvert l’Amérique en partant d’idées fausses » (Ernest RENAN)

Mais le locuteur peut se transporter à un moment antérieur à l’instant d’énonciation, pris comme nouveau repère, et envisager mentalement, à travers ce changement d’origine,  l’événement passé à partir de points de vue distribués sur l’échelle du temps. On peut de la sorte parler au futur d’un événement du passé :

  • « Christophe Colomb découvrira l’Amérique à la fin du siècle »
  • « Christophe Colomb découvrait l’Amérique dix ans plus tard »
  • « Chistophe Colomb allait bientôt  découvrir l’Amérique »
  • « Christophe Colomb se trompe et il découvre l’Amérique » (Jean d’ORMESSON)
  • et ainsi de suite.

Considérons à présent quelques représentations visuelles métaphoriques associées au TEMPS.

L’écoulement du TEMPS, du passé vers le futur, en vision ascendante,  est souvent symbolisé par le sablier. Il figure par exemple sur la couverture du numéo hors série de La Recherche consacré au Temps en Avril 2001.
C’est pourquoi Marc FUMAROLI,  parcourant l’histoire littéraire “Des Modernes aux Anciens”, intitule son ouvrage Le sablier renversé.

Mais on retrouve l’interprétation descendante du TEMPS lorsqu’on considère le grain de sable supérieur qui traverse le goulet central et devient un grain de sable passé.

Le présent étroit peut aussi évoquer l’image d’ une écluse :
« Le futur ne glissera plus dans l’écluse du présent pour devenir passé » (Philippe FOREST).

Dans cette composition artistique, les deux éventails sont reliés par une poignée de crémone qui peut symboliser le passage étroit, de la droite vers la gauche, du Futur vers le Passé.

Pour l’humain, le Passé remémoré est soumis aux caprices de l’imaginaire, et l’imaginaire anticipé a ses racines dans le Passé. C’est–à-dire qu’il y a interpénétration des connaissances acquises et des pensées projetées, cette mixité pouvant être figurée par le symbole du TAO.

Le YIN bleu de l’imaginaire ne peut se libérer totalement du Passé, et le YANG orange du Passé se teinte d’un peu d’imaginaire. Entre les deux, la ligne fictive ondulante du Présent.

On pourrait penser à une symétrie entre le Passé et le Futur, sur la foi d’expressions telles que  hier / avant-hier, demain / après-demain.

L’incertitude du souvenir du Passé (le DÉJÀ) est-elle de même nature que l’incertitude de l’imagination du Futur (le PAS ENCORE) ?

Dans un numéro de la revue Langages de 1981 sur Le Temps grammatical, Robert MARTIN insiste avec raison sur la différence fondamentale entre le Futur, qui échappe à la certitude, et le Passé, qui est un acquis irréversible. Et il développe le concept de Futur ramifié, celui des mondes possibles, dont certains éléments privilégiés forment les attentes, l’expectatio de Saint Augustin.

D’où la possibilité d’une représentation symétrique : mais cette homologie est trompeuse.

Le Passé s’enrichit constamment dans différentes directions, avec certaines branches qui s’amenuisent ou s’interrompent dans l’oubli, et d’autres qui se renforcent définitivement, comme l’indélébile proustien ou l’obsession pathologique.

Ces comportements justifieraient le concept de « Passé ramifié ».
Par contre, l’arborescence du Futur est totalement théorique.

À la différence du Physicien, l’Humaniste peut être en attente d’éléments du Futur, mais il ne peut être sûr de rien. Un avion s’écrase sur la Coupole, nous disparaissons tous, et c’est bien dommage.

Parler  des « mémoires » du Présent, c’est penser que le Présent est le cadre obligatoire de nos pensées.

« Un être (...) est tout entier présent à tout moment – car le passé, comme le futur, est un mode d’être du présent » affirme Vladimir JANKÉLEVITCH, reprenant cette idée force de Saint Augustin, selon laquelle le passé est le souvenir actuel du temps écoulé et le futur l’attente actuelle du temps à venir.

Revenons à BERGSON : « Sans cette survivance du passé dans le présent, il n’y aurait pas de durée, mais seulement de l’instantanéité » (La Pensée et le Mouvant).

Pour le Physicien, qui travaille à l’échelle de l’Univers, le Présent peut disparaître, et un voyage dans le Futur semble possible. Pour nous autres humains, seul le PRÉSENT nous est accessible. 

Il est clair que le Passé, multiforme et évolutif, suppose une présentification, qui n’est jamais une re-présentation à l’identique.
Julien GRACQ explicite ce mécanisme :
« Le souvenir qu’on garde d’une œuvre de fiction de longue haleine, d’un roman, lu ou relu pour la dernière fois il y a des années, après tout le travail de simplification, de recomposition, de fusion, de rééquilibrage qu’entraîne l’élision de la mémoire, fournirait, si la matière n’en était par nature aussi évasive, un sujet d’étude très intéressant » (En lisant, en écrivant)

Nos expériences passées s’accumulent, se télescopent et restent disponibles dans l’attente de possibles résurrections.

L’image prototypique que nous nous sommes faite de l’HOMME est sous-jacente aux multiples réalisations qu’en donnent les scientifiques ou les artistes, de l’homme reconstitué de Néanderthal aux sculptures réductrices de Giacometti et aux peintures visionnaires de Picasso.

Le mot RÊVE du français montre l’affinité entre le rêve pendant le sommeil, où le JE passif voit des éléments du passé transfigurés, la Belle et la Bête nouvelle version,

et le rêve éveillé, celui de « l’hôtel du futur », où le JE actif élabore des images issues d’un passé reconstruit, à partir d’éléments délocalisés et refinalisés.

En résumé, si on laisse le FUTUR hors de portée de l’Humain, son VOIR-Présent actualise son SAVOIR du Passé, lequel alimente son REVOIR des rêves involontaires et ses PRÉVOIR des rêves volontaires.

Tel serait l’environnement multiple et dynamique qui permettrait à chacun de nous, lorsqu’il le désire, de faire apparaître à la conscience un PRÉSENT continûment renouvelé et enrichi.

Bernard Pottier


Agrégé d’espagnol et américaniste, Docteur d’État en 1955 sur la "Systématique des éléments de relation dans les langues romanes", ancien directeur scientifique au CNRS, où il a créé l’équipe de recherche en Ethnolinguistique amérindienne, Bernard Pottier est Professeur émérite de linguistique générale à l’Université de Paris-Sorbonne. Ses travaux portent principalement sur la sémantique et les représentations mentales sous-jacentes aux phénomènes linguistiques.